Longtemps Roger Bensasson a fait danser la géométrie en donnant à la couleur, traitée en élément rebelle, le pouvoir d'y introduire le mouvement et le rythme. Dans la même image, et pour servir de matrice à l'oeuvre, des grilles de divers modules, venues de la tradition de l'art concret, étaient alors superposées, créant des lignes de lecture différentes, verticales ou horizontales, obliques ou franchement diagonales, lesquelles invitaient l'oeil aux chassés-croisés d'une perspective toute virtuelle. Et c'est dans les espaces ainsi circonscrits que la couleur, par touches fébriles presque sauvages, faisait irruption, forçant très vite les frontières établies.
       A y regarder de près une recherche était ici déjà engagée, qui fut poursuivie dans les années suivantes avec une grande rigueur. il s'agissait, par la disposition en strates des grilles et par un lyrisme de la couleur qui semblait vouloir subvertir leur ordre hiératique, de conjuguer des options esthétiques, qui relèvent certes d'une même nécessité intérieure, mais dont la rencontre, du point de vue de l'histoire de l'art, n'allait pas de soi. D'abord un attachement profond au motif de la grille légué par les pères fondateurs du modernisme. Pour Roger Bensasson c'est un outil anti-individualiste qui permet d'éviter les errances de la subjectivité, tout en ouvrant à l'esprit le champ illimité des aventures de la combinatoire. Ensuite, mais en opposition à cette tradition, c'est une certaine distance prise à l 'égard du dogme de la planéité, distance sensible dans le chevauchement des grilles, accentué par le chromatisme. Enfin c'est un rapport complexe à la couleur qui est vue,bien plus que la ligne, comme un domaine réservé au jeu des pulsions et des affects, comme une puissance de débordement, fascinante, mais redoutable pour la lisibilité de la grille et qu'il conviendrait en conséquence de neutraliser.
         Ces options esthétiques, qui affleurent dans les toiles pourtant anciennes de l'artiste, trouvent , avec les oeuvres de la dernière décennie, un aboutissement dans une synthèse. Une décantation a eu lieu. Des choix ont été faits. La surface du tableau de chevalet s'est animée, donnant naissance à ce que l'on pourrait appeler, faute de mieux, des sculptures murales architecturées. Le carton a remplacé la toile. Il a l'avantage sur celle-ci d'être un matériau d'une grande souplesse, capable d'épouser les fantaisies d'une pensée qui vient de découvrir le plaisir de se mouvoir dans une troisième dimension, non plus virtuelle mais réelle. En outre, et comme en prime, ce médium apporte au toucher les joies de la découpe, de l'incision, du pliage et du collage. Les oeuvres que l'artiste en tire, conservent, bien qu'elles soient d'un genre nouveau, le géométrisme caractéristique de l'époque antérieure, avec cette différence que le carré tend de plus en plus à imposer sa logique dans la structuration de l'espace.La grille, en tant que telle, si elle demeure, comme auparavant, gardienne de la rationalité, a cessé cependant d'être visible dans les travaux achevés. Pour ce qui est de la courbe, qui n'a jamais été admise, elle reste exclue: peut-être parce que ses inflexions sont par nature promesse de volupté, et surtout oubli de l'ordre. La couleur a gagné en étendue, mais elle a perdu sa véhémence, puisque la teinte, appliquée maintenant en aplats, a rejoint la forme pour en exalter l'identité. Le plan,en revanche, va se prêter à toutes les manipulations. Il pourra se fracturer pour révéler l'existence d'une profondeur, et parfois d'un vide que l'artiste, à juste titre, aime qualifier de "perturbateur", car il s'agit alors, en rompant l'unité de la surface, de surprendre une habitude pour faire surgir la possibilité inquiétante de l'abîme. C'est aussi la raison d'être des décrochements, des glissements, des rencontres inattendues de déclivités divergentes, de tous les dispositifs qui visent à introduire des ambiguités perceptives qui viennent renforcer les caprices de l'ombre et de la lumière.
         Dans cet espace déjà travaillé par la rupture et la discontinuité, quelques motifs récurrents, issus du carré, sont donnés à voir dans des mises en scène toujours nouvelles, tous et toutes puisés dans l'immense réservoir des possibles contenus dans la grille. Qu'ils soient proposés en creux, par incision du carton, en relief ou tout simplement peints, ces motifs offrent à l'artiste, qui tient à les appeler des "signes", l'occasion d'expérimenter dans une composition, non point tant des équilibres et des symétries mortifères que des dissonances. De là, semble-t-il, le recours insistant à une chorégraphie des obliques qui a pour fonction de créer des décalages et des instabilités. Bensasson a compris, en effet, que c'est la dissonance,logée au coeur d'une oeuvre, qui permet à celle-ci de s'ouvrir sur la suivante et d'engendrer une série, la résolution de la dissonane, dans une composition qui serait parfaite mais dépourvue de tension, étant toujours différée.A l'évidence, la démarche de l'artiste ne se réduit pas à un simple jeu relevant d'une combinatoire. Il s'agit, par le moyen de l'art, en constituant des séries tendues vers l'infini, de suggérer que le monde peut échapper à l 'entropie et à la mort. Tout ce travail est comme traversé par un désir d'immortalité.
          Les oeuvres récentes sont encore plus éloquentes, sans doute parce qu'elles sont aussi plus dépouillées. Les quelques signes que l'artiste avaient prélevés, sur la grille,ont, presque d'eux-mêmes, cristallisé en un signe unique qui semble s'être libéré des contraintes de celle-ci, tout en empruntant à son élément essentiel, le carré, sa prodigieuse puissance d'envoûtement. Une danse bachique est devenue possible, d'une vitalité rude et lumineuse. Emportée par un chromatisme sans mystère, les oeuvres, en se déployant en séries, nous en montrent les figures dans lesquelles le signe, maintenant souverain, invente son autonomie. Tout peut alors véritablement commencer, et recommenser, comme la mer.

Fernand Fournier
Paris, Novembre 2009